Je me permets de relayer, sans introduction, l’importante tribune de Françoise Laborde publiée dans le Figaro.
Françoise Laborde : « Quand l’Arcom cessera-t-elle
de confondre lutte contre les discriminations
et police de la pensée ? »
Le 5 février, l’Arcom a condamné CNews à une amende pour deux séquences, diffusées en août dernier. L’ex-membre du CSA*, qui a tenu les propos jugés litigieux dans l’un des deux passages sanctionnés, dénonce une atteinte à la liberté d’expression et une violation des droits de la défense.
*Le 5 février 2026, l’Arcom a infligé une sanction financière de 100 000 euros à CNews pour deux séquences diffusées en août dernier lors de la déclinaison estivale de son émission, « L’Heure des pros 2 été ». Dans l’une d’elles, Françoise Laborde (journaliste, passée notamment chez France Télévisions, membre du CSA entre 2009 et 2015, aujourd’hui chroniqueuse politique chez CNews) avait évoqué, à propos du 7 octobre, des «naïfs occidentaux» découvrant que ceux qu’ils défendaient comme des « opprimés » s’étaient révélés être « sauvages » et « sanguinaires ».
On assassine rarement la liberté d’expression à visage découvert. On la grignote au nom d’intentions honorables : protéger, prévenir, réguler. Mais quand une autorité administrative se réfugie derrière la procédure pour éviter le débat de fond, et quand ses décisions produisent une mise au pilori de personnes identifiables, une question s’impose :
que devient la liberté de débattre ?
Journaliste, j’ai été publiquement associée à la décision n° 2026-51 du 5 février 2026 par laquelle l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (ARCOM) a infligé une sanction financière de 70 000 euros à CNews à la suite de propos tenus en plateau, considérés comme de nature à encourager des comportements discriminatoires, notamment à l’égard des Palestiniens.
Être désignée, mais privée du droit d’être entendue. Sur le papier, la sanction vise une société. Dans la réalité, les propos cités permettent une identification immédiate. La sanction devient un signal public : elle est commentée, archivée, reprise, souvent assortie de jugements moraux. Les conséquences, elles, sont très personnelles : modification immédiate de ma fiche Wikipedia, et aussi attaques, insultes, campagnes de dénigrement, atteinte à la réputation.
Et pourtant, l’Arcom explique que je ne serais pas « concernée ». Visible pour l’opinion, inexistante pour le droit. Une telle construction est intenable : elle permet au régulateur de produire des effets personnels très concrets sans ouvrir de véritable voie pour répondre sur le fond. Il y a ici un enjeu démocratique majeur : les droits de la défense. Quand une décision administrative expose publiquement une personne identifiable et laisse entendre qu’elle aurait franchi une ligne morale, voire juridique, comment accepter que cette même personne soit ensuite écartée au motif qu’elle n’a pas « intérêt à agir » ? Le droit de se défendre ne peut pas dépendre d’un artifice : sanctionner une société tout en désignant un individu.
Ce verrouillage n’est pas un cas isolé. Il frappe aussi Noëlle Lenoir, ancienne ministre, ancienne membre du Conseil constitutionnel, ancienne déontologue de l’Assemblée nationale (qui avait déclaré sur CNews :
Vous avez des millions d’Algériens qui présentent des risques majeurs, qui peuvent sortir un couteau dans le métro, dans une garde, dans la rue, n’importe où, ou prendre une voiture et rentrer dans la foule, NDLR).
Dans son recours gracieux du 23 janvier 2026 contre la décision n°2026-52 (5 février 2026) sanctionnant CNews (25.000 euros), elle explique qu’il ne s’agissait pas d’un « dérapage » mais d’un lapsus évident — « millions » au lieu de « milliers » — immédiatement rectifié (tweet, communiqué, rectifications à l’antenne).
Elle décrit les conséquences personnelles : atteinte à l’honneur, instrumentalisation médiatique, procédures, menaces et inquiétude pour sa sécurité. Elle dit surtout avoir demandé à trois reprises à être auditionnée. Le 27 février 2026, l’Arcom rejette son recours en opposant la même doctrine que dans mon cas : le tiers, « fût-il l’auteur des propos tenus en plateau », n’est « pas concerné », et l’Autorité « ne procède pas à l’audition des auteurs ». Autrement dit :
on peut être exposée — et parfois menacée — sans jamais être entendue.
Dans la séquence litigieuse, je ne lançais pas une invective. Je citais et prolongeais une analyse de Melanie Phillips, journaliste britannique, qui s’interroge sur les ressorts idéologiques du retour de l’antisémitisme en Occident. Un phénomène dont l’explosion, après le pogrom du 7 octobre en Israël, a sidéré tant de démocraties. Qu’on approuve ou qu’on conteste Melanie Phillips, son analyse relève d’un débat d’intérêt général majeur. On doit pouvoir la rapporter, l’examiner, la discuter. C’est le rôle d’un journaliste : mettre en perspective, y compris ce qui dérange.
Or l’ARCOM a retenu des expressions en les isolant de leur construction intellectuelle, pour en faire non plus un commentaire d’analyse, mais une généralisation imputée à l’ensemble d’un peuple. Le résultat est un message implicite envoyé à tous : mieux vaut ne plus citer, ne plus analyser, ne plus développer, sous peine qu’un raisonnement soit « saucissonné » puis requalifié après coup.
C’est cela, l’effet dissuasif. Ce n’est pas une censure proclamée ; c’est une autocensure organisée.
Le plus troublant, c’est que l’Arcom sait parfaitement adopter une lecture nuancée du rôle respectif de l’invité et de l’éditeur lorsque cela l’arrange.
Dans une affaire concernant BFMTV (« Face à face », 16 juin 2025) et ayant donné lieu à une position rendue le 4 février 2026, l’Autorité a estimé que, « replacée dans son contexte », une déclaration sur les frappes israéliennes en Iran « n’engageait que son auteur (…) de sorte qu’un manquement caractérisé (…) n’apparaissait pas constitué ». Elle a certes relevé que des chiffres de sondage étaient « dénués de sources », mais n’a prononcé aucune sanction, se contentant « d’appeler l’attention de l’éditeur (…) sur la nécessité (…) d’indiquer les sources ».
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Ces éléments ont été rapportés par Puremédias (15 février 2026). Ils posent une question simple : pourquoi l’Arcom sait-elle, dans certains cas, considérer qu’une déclaration « n’engage que son auteur », tout en refusant à cet auteur d’être entendu quand une autre décision produit, pour lui, des effets personnels considérables ? Et comment justifier, dans le même temps, une sanction lourde, sans doctrine claire et prévisible sur l’échelle de gravité ? Une autorité publique indépendante ne peut pas fonctionner à l’intuition : elle doit garantir cohérence, proportionnalité et intelligibilité de ses critères, surtout lorsqu’elle intervient au cœur du débat public. À défaut, elle sombre dans l’arbitraire.
On feint de croire qu’une sanction visant un éditeur ne toucherait pas les personnes. C’est faux. Dans les faits, une décision de l’Arcom installe l’idée que les propos tenus seraient non seulement fautifs, mais infamants. Elle pèse sur une réputation construite au long cours. Quand on est journaliste, la crédibilité est un capital fragile. Une décision administrative, même « indirecte », peut suffire à délégitimer des décennies de travail, à déclencher des campagnes de haine, à rendre tout débat impossible. Et il est d’autant plus violent d’être privé, en même temps, d’un véritable droit de réponse devant l’autorité qui a déclenché ce mécanisme. Ce n’est pas seulement mon cas. C’est un précédent : demain, d’autres journalistes comprendront qu’ils peuvent être publiquement marqués par une décision où ils ne seront jamais reconnus comme partie. Et ils parleront moins, ils citeront moins, ils analyseront moins. Voilà le danger démocratique.
Je ne demande pas l’impunité. Je demande un régulateur qui ne confonde pas lutte contre les discriminations et police de la pensée ; un régulateur qui juge des propos dans leur contexte ; un régulateur qui mesure l’impact réel de ses décisions sur des personnes identifiables. Et je pose une question de droit, simple et fondamentale : comment justifier la publicité de décisions qui exposent des individus identifiables, tout en leur refusant d’être entendus au fond ? À quoi sert une régulation qui affirme ne sanctionner que des sociétés, si ses décisions produisent un effet de condamnation personnelle sans possibilité effective de défense ? Si l’ARCOM veut rester un arbitre du débat public — et non un acteur du silence — elle doit clarifier sa
doctrine, réaffirmer l’exigence de contextualisation et, surtout, admettre qu’il n’est pas acceptable qu’une personne voie sa réputation atteinte sans garanties réelles pour ses droits de la défense.
La lutte contre les discriminations est un impératif. Mais elle n’autorise pas tout, certainement pas une régulation à géométrie variable fondée sur des appréciations fluctuantes où le contexte est parfois pris en compte, parfois effacé, où une phrase « n’engage que son auteur » un jour, puis devient le fondement d’un manquement lourdement sanctionné le lendemain. À partir du moment où l’échelle des réactions dépend de critères qui ne sont ni stables ni lisibles, et où l’on constate que la sévérité peut changer selon les éditeurs — selon les chaînes — on sort de la régulation pour entrer dans autre chose : une censure de fait, exercée au fil de décisions qui font jurisprudence médiatique et imposent une autocensure durable.
Je refuse que, sous couvert de protéger, on apprenne aux journalistes à se taire. La liberté d’expression ne se résume pas au droit de parler : elle suppose le droit de citer, d’analyser, de débattre, et aussi le droit de se défendre lorsqu’une autorité publique produit une décision qui vous expose. Si ces garanties reculent, c’est tout le débat démocratique qui se rétrécit. Je saisirai les juges nationaux et européens s’il le faut pour que soit reconnu ce qui est en jeu ici : non pas le confort d’une polémique, mais un principe démocratique :
on ne transige pas avec la liberté d’expression.
François Laborde pour Le Figaro.
Quand la droite aura atteint le pouvoir, après la privatisation du Service public de l’audiovisuel, la priorité devra être mis sur la réforme (ou la suppression) de l’Arcom !




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