Aujourd’hui , l’antisémitisme
parle le langage de l’antiracisme

Publié par le 8 Déc, 2017 dans Blog | 0 commentaire

Aujourd’hui , l’antisémitismeparle le langage de l’antiracisme

Georges Bensoussan est un historien français, né au Maroc, et spécialiste de l’histoire culturelle de l’Europe et plus précisément de l’histoire des mondes juifs.

Dès 2002, dans un ouvrage collectif  célèbre : « Les territoires perdus de la République », il tirait la sonnette d’alarme en dénonçant les incidents à caractère antisémite, raciste et sexiste, dénombrés dans l’enseignement secondaire de la région parisienne.

Plus récemment, dans son ouvrage « Une France soumise – les voix du refus », il écrit que les territoires perdus de la République sont devenus des territoires interdits !

Voici des extraits d’une interview que Georges Bensoussan a donné à Valeurs actuelles dans laquelle il dénonce la progression de l’antisémitisme qui avance désormais caché derrière le masque de l’antiracisme  :

« Ceux qui pensent bien sont prompts à fermer les yeux sur les maux
qui parcourent notre société pour préserver leur vision du monde »

Valeurs actuelles : A quand remonte la perception du juif comme l’ennemi ?

Georges Bensoussan : Sans doute a-t-elle été aggravée par la colonisation et surtout par la naissance de l’État d’Israël en 1948. Mais en vérité, elle lui est largement antérieure. Ressasser  que l’antisémitisme au Maghreb y a été importé par le colonisateur français (ou plus récemment, comme en Algérie, par les enseignants wahhabites saoudiens) relève du réconfort moral. Pas de l’histoire.

Qu’on étudie les montagnes d’archives relatives au Maghreb des XVII ème, XVIII ème et XIX ème siècles, avant l’arrivée du colonisateur, pour y constater que le mépris et l’humiliation des juifs étaient dans ces sociétés une donnée de base. Les juifs y étaient des « chiens », ce mot couramment utilisé encore dans le monde arabe pour les désigner, voire, pour reprendre les termes du Coran, des  » singes» (sourate 2, verset 65 et sourate 7, verset 166).[…]

La bonne nouvelle est qu’aujourd’hui, au sein de la communauté française d’origine maghrébine, un certain nombre de voix s’élèvent pour secouer le déni, le dogmatisme et l’interdiction de penser en dehors de la communauté. Prendre en compte le terreau culturel d’un homme n’est pas l’enfermer dans une essence culturelle, l’autre nom du racisme. Par définition, la culture est le fruit du temps quand la race, elle, est du domaine de l’intangible. C’est pourquoi il faut avoir le modeste courage de prendre acte de représentations du monde différentes, sinon divergentes. Quand l’Occident du XVII ème siècle et des Lumières érige le sujet en valeur cardinale et promeut la raison critique contre la soumission, dans le monde arabo-musulman contemporain la communauté demeure une dimension essentielle de l’existence. Ce qui explique, comme une étude récente l’a montré, que si le fanatisme qui passe à l’acte demeure en effet le fait d’une poignée, au nom de la communauté et des liens qu’elle tisse, la majorité ne se résout pas à condamner, publiquement, cette fraction. Ici, la réalité première n’est ni l’individu ni l’État, mais la communauté des croyants, l’oumma.

Valeurs actuelles : Boualem Sansal parle d’un antisémitisme qui plonge ses racines dans le Coran …

Georges Bensoussan : Il se retrouve en effet dans le corpus du texte, en particulier dans les sourates médinoises, postérieures aux sourates mecquoises plus spirituelles et pacifiées, quand l’islam se fait à la fois État et foi. Pour le corpus théologique musulman, les juifs auraient trahi la parole de leurs prophètes puis constamment oeuvré contre Mahomet (« les ennemis les plus acharnés des croyants »sourate 5, verset 82). Cet antijudaïsme, qui plonge ses racines dans la jalousie de l’origine, met en lumière l’importance des matrices culturelles qui nous parlent et dont nous ne pouvons nous délivrer qu’à la condition de les mettre au jour. Ni fatalité ni destin, mais tout au contraire la liberté du savoir qui libère des déterminismes.

Valeurs actuelles : Quels liens entre islamisme et antisémitisme ?

Georges Bensoussan : Cette vision traditionnelle des juifs a été aggravée par les conflits du XX ème siècle. Et plus encore peut-être par le sentiment de déclin qui habite le monde musulman, en particulier depuis la fin du califat en 1924. Et surtout le monde arabe, travaillé par la honte de qui se voit à la traîne sur les plans culturel, économique, etc … Ces éléments conjugués (incluant la réussite de l’État d’Israël et le sentiment de déclassement) cristallisent le ressentiment sur la figure du « juif » rendu responsable des malheurs du monde arabe.

Valeurs actuelles : Que vous inspire la publication d’un tweet du socialiste Gérard Filoche mettant en scène Emmanuel Macron arborant un brassard nazi sur lequel la croix gammée a été remplacée par un dollar américain, entouré par Jacques Attali, Patrick Drahi et Jacob Rothschild, avec en arrière-plan les drapeaux nord-américain et israélien ?

Georges Bensoussan : En partageant ce photomontage d’Alain Soral sur Twitter, Gérard Filoche n’a fait que mettre ses pas dans ceux d’une des matrices de l’antijudaïsme contemporain, celle de la gauche révolutionnaire. Une tradition bien analysée jadis par Léon Poliakov et plus récemment, et brillamment, par Pierre-André Taguieff. Toussenel, Proudhon, Malon (l’un des artisans de la fondation de la CGT) viennent d’un socialisme dont la vision du monde faisait du « juif » le détenteur de l’argent, le vecteur de la domination capitaliste et l’agent de la modernité.

En France, il faudra l’affaire Dreyfus pour qu’une grande partie de la gauche rompe avec l’antisémitisme. Une rupture ni claire ni définitive quand on se souvient, entre autres, des mots de Thorez à propos de Blum en 1940 … Gérard Filoche s’inscrit donc dans cette vieille tradition de la gauche française. S’y ajoute dans le même temps, mais ce n’est pas forcément son propos, le complotisme qui démonise l’État d’Israël responsable (comme « le juif » des années trente) des malheurs du monde.

L’antisémitisme d’aujourd’hui se focalise sur l’État d’Israël (au « juif accapareur » d’hier a succédé l’État juif « dominateur et raciste ») et parle le langage de l’antiracisme. Comme ce discours qui, au prétexte de casser la domination des « Blancs », donne au racisme une nouvelle jeunesse et lui offre une nouvelle légitimité via les catégories de « racisés » et de « blanchité », les « ateliers non mixtes » et le « camp d’été décolonial ».

Valeurs actuelles : Dans un ouvrage paru cet automne qui regroupe les divers textes publiés à l’occasion de votre procès en janvier dernier, Barbara Lefebvre explique que les antiracistes sont les complices de l’islam politique …

Georges Bensoussan :  Pas l’antiracisme en tant que tel. Mais l’antiracisme dévoyé qui est effectivement le complice d’un islam qui est politique. Un antiracisme figé dans une vision du monde arrêtée aux années 1970, qui voit dans « les musulmans » la figure des nouveaux damnés de la terre. Sans entendre le phénomène d’islamisation (dont témoigne l’explosion du marché halal) et la mutation démographique qui le porte.

Cette extrême gauche, qui pactise avec cet islam politique, demeure prisonnière de cette vision idéologique.

Edwy Plenel

Elle plaque sur les réalités nouvelles un schéma historique dépassé. Elle tord les faits, les cache ou les maquille quand ils perturbent sa vision du monde. C’est-à-dire aussi, voire surtout, sa position sociale et son statut : qui aime reconnaître avoir été dupé, a fortiori quand il fait profession d’intelligence ? […]

L’islamo-gauchisme n’est pas un fantasme de la fachosphère : c’est le nom de l’égarement d’une partie de la gauche française qui enferme les musulmans dans un statut de victimes. Qui, loin de les aider à s’émanciper, perpétue à leur endroit une vision coloniale en les minorant. En les cloîtrant dans une identité de naissance quand il faudrait favoriser, au contraire, l’ouverture à l’universel.

Valeurs actuelles : « Le langage est mis sous surveillance », dénonce Michèle Tribalat dans ce recueil. Partagez-vous cet avertissement ?

Georges Bensoussan :  À l’évidence, oui, pour en avoir fait les frais. Notre société est sous surveillance. Une forme de police de la pensée veille sur le vocabulaire, et induit une peur de parler qui n’est pas étrangère à la dépression collective qui mine ce pays.

La liberté de parole de chacun est menacée par la mise à l’écart pour mal-pensance. Le monde intellectuel français n’est évidemment (et heureusement) pas homogène. Mais il demeure dominé par un catéchisme moralisateur hérité du gauchisme culturel : c’est le monde des satisfaits d’eux-mêmes, le monde de ceux qui pensent bien. Et qui peinent à penser le mal.

Cette partie de la gauche, qui depuis longtemps a abandonné les classes populaires, participe aujourd’hui pleinement à la mise en place de ce nouveau conformisme bourgeois. Celui qui a effacé la lutte des classes au profit d’un antiracisme promu religion civile (ou « de salon » ?), celui-là même qui enferme les milieux populaires dans la réprobation morale (« populiste »).

Pourtant, ce conformisme intellectuel perd du terrain chaque jour. C’est pourquoi, d’ailleurs, il se fait plus agressif. Il participe de cette novlangue qui parle de « quartiers sensibles » pour désigner des lieux où la violence s’installe. Sur ce plan, la situation française vire orwellienne, tant le désir de nommer et d’analyser est étouffé par le souci de la « pensée correcte ». De la norme du bien. C’est au nom du bien (mais aussi du « vrai » et de la « science ») que la description du réel a ici pris un tel retard. Et que ceux « qui pensent bien » n’ont plus face à eux des adversaires politiques, ou des contradicteurs, mais des salauds immoraux.

Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville expliquait que celui qui s’écarterait de la voie médiane ne serait ni emprisonné ni même privé de ses biens. Le cercle de l’opinion se chargerait de l’isoler du reste de ses semblables. On lui laissera la vie, mais on la lui laissera  »pire que la mort ».

Propos recueillis par Anne-Laure Debaecker pour Valeurs actuelles.

Le texte intégral de l’interview est disponible ici.

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