Faut-il brûler les journalistes ?

Publié par le 12 Fév, 2019 dans Blog | 0 commentaire

Faut-il brûler les journalistes ?

Sondage après sondage, c’est la descente aux enfers pour les médias et les journalistes totalement décrédibilisés et le mouvement des Gilets jaunes n’aura pas arrangé les choses. Les journalistes sont incapables de s’interroger sur eux-mêmes, convaincus qu’ils sont de servir le camp du bien.

« Faut-il brûler les journalistes ? »

C’est le titre d’un dossier publié dans le dernier numéro de Valeurs actuelles dont voici la première partie :

Conspués par les « gilets jaunes », encerclés par le pouvoir d’Emmanuel Macron, les médias français traversent une période de virulente remise en cause. Radiographie d’une défiance profonde.

Il n’est pas loin de minuit, à New York, ce 8 novembre 2016, et Jim Rutenberg n’a plus aucun doute. Il y a quelques heures encore, le « médiateur » du prestigieux New York Times n’aurait jamais accordé le moindre crédit à cette hypothèse … Il faudra désormais s’y faire: Donald Trump sera le prochain président des États-Unis. Sans attendre, le journaliste s’installe à son bureau et commence à écrire:

« C’est un échec, celui de n’avoir pas su capter la colère qui bouillait dans une vaste proportion de l’électorat américain, laquelle s’estimait menacée dans ses emplois et méprisée par l’establishment de Washington, de Wall Street et des médias dominants. » Il ajoute: « Si nos médias ont été à ce point incapables de présenter un scénario politique reflétant la réalité, c’est qu’ils ont échoué dans leur mission la plus fondamentale. »

La même remise en cause s’était déjà imposée dans le Royaume-Uni du Brexit et n’allait pas tarder à s’inviter dans l’Italie de Salvini, comme partout dans une Europe politiquement bousculée. Deux ans après le scrutin américain, la France, qu’on pensait être passée, lors de l’élection présidentielle de 2017, à côté de son « moment populiste », connaît une crise dont les origines puisent à la même source que l’élection de Trump.

Comme là-bas, les médias ont échoué à prendre la mesure de la colère qui grondait dans le pays des oubliés. Comme là-bas, ils ont été pris pour cibles par ces « gilets jaunes » qui les désignent comme gardiens d’un « système » dont ils ne veulent plus. Le 24 janvier, la Croix révélait une étude de l’institut Kantar Sofres qui traduisait cette colère en chiffres: moins d’un quart des Français font confiance aux médias. La défiance dépasse, et de loin, la bataille du nombre de manifestants présents sur les ronds-points. Jamais, depuis 1987, la cote des journalistes n’avait été aussi faible.

Les « gilets jaunes » dénoncent trente ans de « mensonges », de « déformations de la réalité », de « mépris », de « toujours plus de commentaires pour toujours moins de reportages de terrain ».

Les manquements des journalistes à leur « mission la plus fondamentale ». Chercheur associé à Paris-IV et auteur d’un Essai sur les pulsions totalitaires des médias, Ingrid Riocreux évoque une « hypocrisie généralisée » pour expliquer la défiance des Français: « On distingue médias d’opinion et médias d’information, comme si les seconds délivraient une information neutre par rapport aux médias engagés, explique t-elle. Or, ces médias d’information proposent une grille de lecture du monde idéologiquement marquée et surtout très homogène. »

Le problème ne serait pas tant que les journalistes aient des convictions mais qu’ils aient tous les mêmes; et qu’ils les dissimulent. Grand prêtre du JT de 20 heures sur France 2 pendant seize ans, David Pujadas n’esquive pas le procès en homogénéité : « Le journalisme, comme toutes les professions intellectuelles, partage – pour le dire très court – les préoccupations de la classe intellectuelle des grandes villes et se reconnaît dans une gauche proche du Parti démocrate américain. » L’actuel présentateur de LCI fait par ailleurs cette remarque: « Les néo réacs sont aujourd’hui des éléments à part entière du débat intellectuel, mais le corps des grandes rédactions reste sans doute homogène, comme celui des 14 écoles de journalisme reconnues par la profession. »

Le « mais » revêt une grande importance: quelques chroniqueurs éparpillés peuvent bien donner l’impression de la pluralité, la masse des journalistes et des présentateurs, celle qui fabrique in fine l’information, confesse le même credo. « On dit souvent que France Inter est une chaine de gauche. À dire vrai, c’est plutôt une chaine progressiste », expliquait Laurence Bloch, patronne de la station, le 11 avril 2018 dans les Inrockuptibles.

Voilà où réside le malentendu !

En acceptant le « sens de l’histoire » ou en défendant le « progrès », les journalistes abandonnent l’illusoire neutralité dont ils se réclament pour devenir les porte-parole d’une idéologie. C’est le Monde qui fait campagne contre Trump, Libération qui appelle à voter Macron dans l’entre-deux-tours, France Inter qui évoque le « fantasme de l’infiltration terroriste » dans le flot migratoire …

Souvent intégré, digéré, ce parti pris progressiste imprègne chaque article et chaque discussion de plateau de télévision, annihile toute description, toute compréhension ou tout questionnement  en profondeur.

« Les médias ont un immense pouvoir, celui de décrire le réel, de le mettre en scène, de le cartographier, analyse le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté. Ils balisent et structurent notre paysage mental. Mais, trop souvent, entre le discours médiatique et le réel, l’écart est tel qu’il en devient gênant. » « On parle de sociolecte, en linguistique, pour désigner la manière de parler propre à un milieu, ajoute Ingrid Riocreux. Mais le paradoxe, et le problème, c’est que le sociolecte journalistique ne reste pas cantonné au milieu médiatique. Il formate notre vision du monde à nous. » Sous couvert de neutralité, les journalistes utilisent ainsi des  termes qui font implicitement passer un message :

Le poids des mots

« Il est surprenant que les médias reprennent sans guillemets le terme « radicalisation »prononcé par Castaner, alors que ce mot, dans le contexte actuel, renvoie aux djihadistes, analyse Ingrid Riocreux. La connotation est terrible. Les expressions comme « la mobilisation des ‘gilets jaunes’ a déjà fait x morts et x blessés » sont également très contestables en ce qu’elles imputent ces drames aux »gilets jaunes » comme si ce mouvement était par nature violent, alors même que l’on trouve des manifestants parmi les victimes. »

Critiqués, conspués, maltraités parfois par des « gilets jaunes », les journalistes sont également visés par le pouvoir. « On nage en plein paradoxe », soupire Apolline de Malherbe, tête d’affiche de BFMTV, média particulièrement visé par les manifestants. Car, si ceux-ci reprochent à la chaîne d’information en continu de n’avoir pas accordé suffisamment d’importance au mouvement et de l’avoir sciemment assimilé aux casseurs, l’Élysée lui adresse la critique inverse. Emmanuel Macron, devant une poignée de journalistes, expliquait la semaine dernière que le mouvement des « gilets jaunes » était le fruit d’une défaillance du quatrième pouvoir: « Drouet, c’est un produit médiatique, un produit des réseaux sociaux », assenait-il dans un dialogue retranscrit par le Point, dénonçant « l’abdication des médias traditionnels à faire leur travail de hiérarchisation et d’analyse ».

Inquiet, il envisage aujourd’hui, après avoir déjà assumé la création d’une vérité officielle avec le contrôle par le juge des Fake news en période électorale, de nationaliser la vérification de l’information dans un élan totalitaire à faire pâlir George Orwell.

Mais ici, répéter à l’envi que Drouet est une création médiatique n’empêchera pas l’observateur attentif de dresser le constat d’un mouvement populaire inédit. « Très vite, on en a fait beaucoup sur ce mouvement, mais je ne le regrette absolument pas, justifie David Pujadas. Je pense que les chercheurs et les politologues en feront beaucoup aussi à l’avenir sur ce phénomène, qui a suscité un profond besoin de compréhension de la part du public. » Apolline de Malherbe abonde: « Idéalement, ce grand débat aurait dû avoir lieu pendant la présidentielle. La porte a été fermée ? Il revient aujourd’hui par la fenêtre. Je trouve cela rassurant sur l’état de notre démocratie. »

Le mea culpa qui ne passe pas !

La démocratie. Elle est au coeur de toutes les controverses. Représentative ou directe, parlementaire ou présidentielle, la démocratie – et sa préservation – est invoquée par tous les mis en cause pour demander l’arrêt des hostilités. Critiquer la presse reviendrait à fragiliser un pilier de notre régime politique. Ces appels à la sauvegarde de la démocratie camouflent bien souvent un confortable stratagème pour s’épargner un examen de conscience douloureux.

Apolline de Malherbe ne donne pas dans cette facilité: « La question de la perte de confiance des Français dépasse le cas des médias: c’est celle, plus globalement, de la représentativité. Les Français ont-ils tous le sentiment d’être entendus et représentés ? La question se pose aux politiques, mais aussi aux journalistes, qui ne doivent pas être là pour juger mais pour montrer la France telle qu’elle est. » Ce n’est pas parce que les journalistes sont là que la démocratie peut exister, mais bien parce qu’ils sont les relais libres et représentatifs de la réalité du pays. Sur ce point précis au moins, l’autocritique est vitale.

Mais l’exercice est inhabituel pour les journalistes français. Dès le 14 décembre, Laurent Guimier, vice-président-directeur général d’Europe 1, cosignait un « media culpa » avec son conseiller Guy Birenbaum. En pleine crise des « gilets jaunes », il plantait le décor: « Ne faisons plus comme si la crise ne nous concernait pas. » Pendant français du texte de l’Américain Rutenberg, il invitait ses confrères: « Profitons de ce moment historique pour nous réinvestir dans des missions que nous avons oubliées. » L’accueil glacial réservé par la rédaction d’Europe 1 et le peu d’écho reçu dans la presse constituent un aveu de ce que la profession reste rétive à la remise en cause.

« Il est interdit de critiquer les médias, c’est mal, sauf si le confrère a déjà été désigné comme un mouton noir par le Soviet suprême »• ironise Clément Weill-Raynal. À l’origine des révélations sur le « mur des cons », le journaliste de France 3 a intégré, avec Philippe Verdier, Bernard de La Villardière ou encore Éric Zemmour, la caste des indésirables qui ne bénéficient pas de la protection de la « meute ». Pour le reste, un mot de travers concernant un « confrère » ou une critique trop virulente des journalistes vaut rapidement l’étiquette de complotiste. « Comprenez, c’est tout à fait normal, explique Éric Zemmour. Depuis trente ans, les médias ont troqué le clivage droite-gauche pour un clivage bien-pensants contre mal-pensants. Si vous n’êtes pas dans le bien, vous êtes dans le mal, possédé par le diable. C’est religieux. »

La crise que traversent les médias, précipitée par les « gilets jaunes », pourrait-elle néanmoins être salvatrice ? « Les cadres de ce métier doivent avoir un seul mot d’ordre, conclut Pujadas: lutter contre le panurgisme, le conformisme et la paresse intellectuelle. » Cela passera inévitablement par l’entrée dans la profession de journalistes à même de briser l’homogénéité socioculturelle et idéologique du milieu. L’enjeu est de taille, résumé par Guimier, alors qu’il achève son « media culpa »:

« Il en va non pas de la survie d’une corporation mais de l’avenir de notre démocratie ».

Bastien Lejeune et Charlotte d’Ornellas pour Valeurs actuelles.

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