La tyrannie de la modernité

Publié par le 27 Août, 2019 dans Blog | 7 commentaires

La tyrannie de la modernité

Qui mieux que Denis Tillinac pourrait défendre l’identité française, l’amour des terroirs et le respect des traditions ?

Voici sa dernière chronique dans Valeurs actuelles, qui vient apporter ici sa contribution à la lutte contre le progressisme forcené dans une sorte d’éloge à la lenteur  :

Alors que l’homme a besoin d’éléments stables et de mémoire pour se construire, le système pousse à un renouvellement permanent au nom de « l’innovation ».

La « révolution numérique » créera-t-elle à terme autant d’emplois nouveaux qu’elle en a supprimés ? Rien ne le prouve. Favorisera-t-elle une économie susceptible de satisfaire les besoins élémentaires de l’homme sans trop endommager notre planète ? Rien ne le laisse présumer. Pour l’heure, le système entretient une frénésie consumériste anarchique, insoucieuse de l’environnement et qui menace notre intégrité psychique. En effet, il exige des « innovations » en permanence pour survivre face à la concurrence. Les sciences appliquées ne cessant de concevoir des procédés et des produits inédits, un acteur économique ne peut plus s’en remettre à ce qu’il a assimilé. La formation professionnelle sera donc continue; on ira à l’école jusqu’à l’âge de la retraite pour désapprendre ce qu’on a cru savoir afin de n’être pas largué. Il faudra en somme s’habituer à être toujours déshabitué pour rester « performant ».

Le monde à venir contractera le temps et concassera l’espace; nos décors familiers y auront la vie brève. De même la texture de nos désirs. Nous bivouaquerons dans l’éphémère, nous caboterons dans l’immanence, « comme un chien crevé au fil de l’eau », disait Bernanos. « La forme d’une ville/ Change plus vite, hélas! que le coeur d’un mortel. » Ce vers de Baudelaire, son « hélas! » traduisaient déjà la hantise d’une dépossession. Comment réagirait-il dans nos sociétés où les noces immémoriales de la permanence et de la nouveauté, les querelles d’antan entre anciens et modernes, sont supplantées par une course sans escale et à l’aveugle vers un devenir indéfini ?

Le philosophe Ellul dénonçait dès les années cinquante l’asservissement prévisible de l’homme à une technique en croissance exponentielle, qui nous somme de nous « adapter ». Or, expliquait-il, c’est l’esclave qui s’adapte aux exigences du maître; une conscience libre doit refuser de se plier aux injonctions d’une machine. Depuis lors, la sophistication des trouvailles techniciennes a aggravé notre servitude. Elle a effacé le couple historique Bien-Mal pour imposer un manichéisme brutal: « branché » contre « ringard ». Ainsi le goût du jour, fabriqué par la pub et le marketing, est devenu le critère unique de la bienséance sociale et morale.

Jadis et naguère, « l’innovation » infléchissait le cours des réalités coutumières au rythme des générations. Elle est désormais l’injonction majeure d’une idéologie soft mais d’autant plus sournoisement totalitaire: la « modernité ». Aucune valeur, aucun référent: « innover » pour « avancer » sur le front d’une guerre économique où tout un chacun est l’ennemi de son prochain. Innover pour produire plus vite et moins cher des choses vouées au rebut, presque toujours inutiles et souvent polluantes. Innover parce qu’une toupie, pour ne pas choir, doit tourner – et le tempo s’accélère, les « innovations » se succèdent dans des labos où Prométhée ne tardera plus à enfanter Frankenstein. Les avancées de la médecine procurent un alibi à cette fuite en avant. Elles sont utiles à l’humanité, c’est indiscutable. Quant au reste …

L’architecture d’un psychisme humain a besoin de permanence. De pierres d’achoppement stables. D’un paysage intérieur qui ne peut se construire que dans la longue et lente durée. Notre soif de vivre, notre affectivité, notre poétique ont besoin de s’épanouir sereinement dans un giron familial, culturel, spirituel que la « modernité » leur refuse. Elle pose en axiome la supériorité du dernier cri sur celui de la veille, de l’effervescence sur la consistance, de l’instantané sur la mémoire. De ce qui brille sur ce qui dure, disait Senghor. C’est une mauvaise idole et au fond nous en sommes tous convaincus. Sinon l’idée de progrès ne serait pas tombée dans un tel discrédit après un règne de deux siècles sur les esprits. La réforme intellectuelle et morale que Renan préconisait à son époque s’impose plus que jamais. Elle implique au préalable une réappropriation de ce qui est indémodable.

Denis Tillinac pour Valeurs actuelles.

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7 Réponses à “La tyrannie de la modernité”

  1. Christian 54 dit:

    Quelle merveilleuse critique de la modernité à tout prix ! Le snobisme boboïsant est mortifère.

  2. Je tente de résister à cette fuite en avant à ma façon: No portable !

    Tant pis si nous sommes les derniers des Mohicans, mais tout plutôt que ce fil à la patte qui nous oblige à ne pas regarder plus loin que le bout de nos chaussures 😉

    • Mais vous avez un ordinateur ! Fichtre et cornegidouille, quelle horreur.

      Auriez vous une télévision, par hasard ?

      • ordinateur: oui da ! ( je fais le tour de mes blogs préférés, quand l’envie me prend).

        Téléviseur: les autres en profitent; je ne regarde rien ; pour le cinéma uniquement, le home cinéma chez des amis qui en possèdent un.

        Les livres: pas neuf bibliothèques, comme vous, mais quelques bibliothèques bien fournies, tout de même, et pas avec de la gnognotte 😉

    • Rassurez vous, Moi aussi! Et nous sommes nombreux!

      Chez moi:
      ** Pas de portable

      De toute façon, habitant « les territoires » (il semble qu’il n’y ait plus ni région ni province, ni département…), les portables ne passent pas.

      je me demande comment je vais faire, d’ailleurs, car maintenant les banques commencent à demander un n° de portable et certaines vous refusent comme client à cause de ce manque!

      ** Une TV, mais dans la chambre d’amis.
      je ne regarde pas cette machine à laver l’encéphale et à déstabiliser le système nerveux autonome!

      ** pas de radio (et j’enlève le son de mon ordi, sauf lorsque je m’en sers pour travailler mes morceaux de musique)

      ** J’évite les vidéos (système passif, donc plus facilement manipulateur, sans compter certaines images subliminales).
      de toute façon, j’ai l’impression de perdre mon temps parce que je sui passive dans ce cas!

      ** je lis la presse sur ordi en utilisant systématiquement et de façon réflexe les pratiques de communications , donc la manipulatoire

      ** je boycotte les expos dites modernes…

      ** Dès qu’une pub vente une « innovation », quand bien même j’aurais pu en avoir envie, je boycotte..

      Une vieille néoréac rétrograde… 🙁

      Bon, ceci dit, je suis heureuse d’avoir une machine à laver le linge, la vaisselle, d’avoir un frigo, un ordi, une voiture…de pouvoir prendre l’avion pour aller voir mes enfants, en seulement 11h de vol…

      La « modernité a tout de même du bon..

      Ah zut, j’oubliais :
      Selon Suante Greta -que la miséricorde et la paix soit sur Elle- la modernité, c’est maintenant se passer de voiture, d’avion, et de tout ce qui consomme de l’énergie…

      je suis encore un métro en retard ;-(

      • Un téléphone à clapet sans 4G, juste pour téléphoner, un truc de vieux comme m’a dit le vendeur, pas de télé, un ordi qui fonctionne avec AOL, donc pas de box, neuf bibliothèques plus un placard et une cave bien remplis de bouquins, et un disque dur externe de 2 téra pour stocker les livres téléchargés sur le site de la Bibliothèque Nationale, Gallica, ça suffit à mon bonheur.

  3. la modernité est un moyen de bouleverser les valeurs pour aider a imposer de nouvelles norme qui iront jusqu’a menacer les fondements de la société.

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