Derrière les yeux bleus de Jean et de Johnny …

Publié par le 17 Déc, 2017 dans Blog | 0 commentaire

Derrière les yeux bleus de Jean et de Johnny …

Jean d’O et Johnny nous ont quittés.

L’émotion est retombée et il reste dans le coeur chacun d’entre nous des images, des textes, des chansons et des souvenirs de ce qu’ils ont représentés pour nous.

Mise à part, les réactions déplacées de Mélenchon et de ses sbires de la France insoumise, une certaine unanimité positive s’est dégagée dans le pays.

Pour clore cette période de deuil, je vous propose un article écrit par un académicien, Marc Lambron, et paru dans le Figaro Magazine. J’ai illustré cet article par les impressionnantes photos publiées dans le magazine :

Crédit photo : André Rau / H&K

Au-delà de la mort de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday, l’académicien Marc Lambron s ‘interroge sur la disparition d’une génération forte, qui était encore capable de façonner ses propres légendes.

Deux hommages viennent de se succéder, suivis par une nation entière, solennisés à chaque fois par un discours du président de la République. Célébrations funéraires à l’antique dans un univers de selfies et de comptes Facebook ? Pas seulement. Ce qui est en cause avec la disparition de Jean d’Ormesson et de Johnny Hallyday, c’est peut- être la capacité d’une nation à façonner ses propres légendes. Une génération forte, cristallisant des récits collectifs, est en train de dis paraître. En quelques mois, plusieurs mythes français, au sens que Roland Barthes donnait à ce mot, ont quitté cette vie. Simone Veil, Jeanne Moreau, Jean d’Ormesson, Johnny Hallyday. Quand les tuiles tombent du toit, on est exposé au ciel. Qui reste-t-il ? Pour faire court, retenons Charles Aznavour, Delon et Belmondo, et, plus jeunes, Deneuve et Depardieu. Est- ce une question de stature ? Le moule est – il perdu ? Pas sûr, aucune raison de désespérer par principe. Mais, dans une époque de démythification, de déconstruction, de dérision, des personnages tels que Jean d’O et Johnny H – faudrait-il aller jusqu’à inventer le nom-valise de Johnny d’Ormesson ? – avaient en commun de maintenir une certaine sacralité de la littérature ou de la musique.

Est-il si artificiel de les rapprocher ? Cela peut se justifier. Les yeux bleus, le charme ravageur, deux prénoms commençant par un J, une certaine exigence martiale derrière la désinvolture des écarts, l’extraordinaire longévité artistique, l’appropriation familière par plusieurs générations, les croisements singuliers entre deux milieux apparemment éloignés. Johnny Hallyday sollicita la plume des écrivains, de Louis Aragon à Marguerite Duras, de Françoise Sagan à Lucien Bodard, en passant par Daniel Rondeau ou Philippe Labro. Ce sont ces deux derniers qui ont été invités à prendre la parole lors de la cérémonie à l’église de la Madeleine : hommage des hommes de plume à l’homme de guitare. Quant à Jean d’Ormesson, qui savait Chateaubriand par coeur et entra de son vivant dans la Pléiade, on le vit aux côtés de Coluche, tapant sur les peaux des Tambours du Bronx, célébré par Julien Doré ou dialoguant avec Jamel Debbouze sur des plateaux de télévision. Confusion des genres ? Non, ouverture d’esprit commune, et, plus profondément, résolution d’une équation démocratique.

Prenons Jean d’Ormesson. Il faisait un usage balsamique de la culture : pour toute situation de la vie, son érudition pouvait fournir une phrase amusante. De sorte que l’élégance de la pirouette estompait les drames de l’existence. L’enfer était pavé de bonnes citations. On ne réduit pas le charme à un algorithme. Mettons qu’en l’academicien se croisaient plusieurs figures de la séduction. Un Guépard de la littérature – il faut que tout change pour que rien ne change. Une sorte de maître Yoda de belles-lettres, un sage guilleret aux oreilles frétillantes, un instituteur national. Et, j’y insiste, une identité patricienne acceptant les miroirs de la démocratie. Son aïeul fut régicide, son père délivra des sauf-conduits à des juifs allemands quand il était consul à Munich, et démissionna à peine le régime de Vichy installé. L’élève Jean d’Ormesson était passé sous les fourches Caudines de la méritocratie républicaine, l’Ecole normale, l’agrégation de philosophie. Et sa stature dut beaucoup à ce médium populaire qu’est la télévision : le Downton Abbey par anticipation que fut le feuilleton Au plaisir de Dieu, puis les innombrables apparitions de l’auteur devant une caméra. Très remonté contre la gauche des années 1970, porte- parole huppé du lectorat des beaux quartiers, il avait glissé vers une sorte de relativisme qui embrassait toutes les familles spirituelles de la France.

Crédit photo : Ludovic Marin / AFP

Jean d’Ormesson ne fut jamais un homme du ressentiment. S’insinuer dans l’époque, ne pas la blâmer pour mieux la charmer, c’est-à-dire l’éduquer. De sorte qu’il ne fit jamais de concessions au « c’était mieux avant ». Au contraire, il donnait l’impression d’avoir échappé à un temps révolu plein de vieux bonshommes poussiéreux pour s’ébattre dans les prairies fraîches du présent. Toujours le oui, jamais le non : c’est une hygiène de l’esprit et une définition de l’intelligence. En lui, la vie approuvait la vie. Et c’est en cela qu’il donnait à espérer.

Crédit photo : Bestimage

Si étrange que cela puisse paraître, le rockeur de la Trinité finit, en suivant de tout autres chemins, par convertir des instincts en sagesses. Ses seuls concours furent ceux des feux de la rampe : on y apprend à vivre sous le regard de l’autre, à les charmer, à les conquérir. C’est le jeu entre un seul et les multitudes qui choisissent de l’élire : dans les arts de la scène, guère de dictature possible. Là aussi, une fascination démocratique amplifiée par la télévision, la mise en spectacle de soi-même, un narcissisme transformé en plébiscite. Là aussi, le refus du ressentiment, les ardeurs du passe-muraille temporel, les ruses du survivant, le goût vital d’approuver en soi l’énergie d’exister. Pour Johnny le Phénix, il ne fallait jamais regarder en arrière, sous peine d’être transformé en statue d’oubli. C’est pourquoi il ne cessa de muter pour durer, lui aussi Guépard du rock, roi électrique procédant de sujets adorants qui ne le déposèrent jamais : on choisit d’acheter un livre ou une place de concert, personne ne vous y contraint. Personnages du spectacle social, ils nourrissaient la verve des autres, occupant chacun une place de choix dans les imitations de Laurent Gerra ou Nicolas Canteloup.

Crédit photo : Borde-Jacovides / Bestimage

Les deux hommes portaient plutôt à droite, habitaient plutôt l’Ouest parisien, et furent recherchés à des degrés divers par au moins six présidents de la République de toute obédience – Giscard, Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande , Macron, en ajoutant Pompidou pour Jean d’O. Les septennats puis les quinquennats passaient, surplombés par deux légendes françaises dont les élections se chiffraient en tirages de livres, en nombre de places vendues pour chaque tournée. Et ils ne furent jamais mis en ballottage, encore moins battus. Lors de la remise de son épée d’académicien à Valéry Giscard d’Estaing, Jean les Yeux bleus s’autorisa même cette rosserie feutrée : « Je suis heureux que cette circonstance te donne l’occasion de t’élever jusqu ‘à moi. » Entre politique et littérature, c’était recadrer les hiérarchies françaises.

Un trait aussi, fascinant dans une époque qui accéléra jusqu’au zapping frénétique : la ténacité, le stoïcisme, la résilience – qualité d’un métal qui retrouve sa forme lorsqu’il a été altéré – et pour tout dire le courage. En avril 2016, ce n’est pas si loin, Jean l’adoubeur me remit également mon épée académique. Il fut éblouissant. Le lendemain, il devait retourner en clinique pour des traitements lourds : il le savait, mais rien ne le laissait deviner. Quant à Johnny, depuis plusieurs années en insuffisance respiratoire, il honora jusqu’au bout, l’été dernier, son engagement de crooner aux côtés de Jacques Dutronc et Eddy Mitchell pour les 17 concerts des Vieilles Canailles. Et c’est jusque dans la présence posthume qu’ils vont se rejoindre. Jean d’Ormesson, à l’écritoire jusqu’aux derniers jours, laisserait achevés deux livres qui devraient voir le jour l’année prochaine . Johnny Hallyday, entouré de ses guitaristes Yarol Poupaud et Robin Le Mesurier, aurait gravé dix titres pour l’album rock et blues qu’il programmait pour 2018. Il est à gager que, dans les suffrages du public, ces opus trouveront chacun dans leur catégorie les sommets de la faveur et des ventes. Tels des spirites qui nous envoûteront toujours, Jean et Johnny devraient, l’année prochaine, nous envoyer de bonnes nouvelles du Styx.

Marc Lambron, de l’Académie française, pour le Figaro Magazine.






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