La macronie rend-elle fou ? (2/3)

Publié par le 18 Jan, 2019 dans Blog | 8 commentaires

La macronie rend-elle fou ? (2/3)

Voici la deuxième partie de l’article de Frédéric Lordon :

Partie 2 : les forcenés médiatiques

Il faut que les « défenseurs de la démocratie », forcenés médiatiques hurlant à la « sédition » et aux « factieux » avec les forcenés politiques, aient perdu de longue date l’idée de la démocratie qui, il faut visiblement le leur rappeler, consiste en l’activité autonome par lesquelles les peuples créent non seulement leurs lois mais leurs institutions — créent, c’est-à-dire s’autorisent à recréer chaque fois qu’ils le jugent opportun. On aura donc du mal à tenir le renversement des institutions en vue de refaire de nouvelles institutions pour une activité opposée à la démocratie quand elle en est l’expression même.

Pour parler aux forcenés avec des références simples qu’ils peuvent peut-être comprendre, de Gaulle en 1958, par exemple, se propose de « renverser les institutions de la république » — la IVe. Comme on sait, il s’est alors agi, dans la manière, davantage d’un coup d’État que d’une refondation démocratique, mais comme de Gaulle est leur doudou à tous, et qu’ils tiennent tous ce cas de « renversement des institutions de la république » pour une chose très admirable, un argument a fortiori devrait les convaincre sans peine que la même chose appliquée à la Ve, mais avec beaucoup de monde au lieu d’une sorte de junte, est encore plus exemplairement démocratique.

Pour tout dire, on sait bien qu’aucun argument ni aucune logique n’auront plus la moindre prise sur ces esprits. Tout autant que ce gouvernement, la presse mainstream qui fait bloc avec lui a quitté le réel. Départ qui hésite entre les formes du grotesque et celles du refuge dans les principes supérieurs, crécelles à tourner quand, le dos au mur, on n’a plus rien à dire. Le grotesque par exemple quand France Inter convie une « spécialiste des discours politiques » à commenter les vœux de Macron et, joignant le pire radiophonique au pire universitaire, obtient sans peine de l’invitée choisie à cette fin que prononcer les vœux debout, c’est « donner une image de dynamisme et de jeunesse », mais aussi « casser l’image très éloignée des Français (6) » — avouons qu’ici le « service public » ne pouvait guère cerner de plus près le sentiment du public, à qui l’écoute de l’allocution présidentielle a certainement fait cet effet-là exactement, et inspiré des pensées toutes pareilles. « Donc un président qui a entendu, et qui se remet en marche » résume Alexandra Bensaïd, avec une parfaite objectivité, elle aussi vouée à tomber des nues le jour où les portes de la Maison de la Radio seront à leur tour enfoncées à l’engin de chantier.

Comme par une sorte de prescience du Fenwick qui vient, le monde des médias prend les devants et n’en finit plus de s’envelopper préventivement dans la « démocratie », de crier que si on lui touche un cheveu à lui, c’est elle qu’on assassine, et qu’il n’y a pas de plus grand crime. Alors dans une crise d’écholalie qui sent les paniques terminales, il ne dit plus, en boucle et en désordre, que « république », « les institutions », « démocratie » et « liberté de la presse ». Mais il y a belle lurette que « la démocratie », dans ces bouches, n’est qu’un mot ectoplasme, comme « presse libre », et ça n’est certainement pas un hasard que les deux se serrent l’un contre l’autre pour tenter de se sauver solidairement — la « démocratie » du capital accrochée à la « presse libre » du capital (ou à celle de l’État du capital).

Déjà au naturel apparentées à ces concepts dont Deleuze disait qu’ils sont « gros comme des dents creuses », la « presse libre » et la « démocratie » sont des abstractions vides de sens, dont les tenants voudraient qu’on les révère en principe, alors qu’on n’en juge qu’en situation. Montrez-nous telle presse, et tel système de gouvernement, nous vous dirons s’ils sont libres et démocratiques, indépendamment des étiquettes avantageuses qu’ils se donnent, et pour le reste, inutile de s’agiter avec des généralités à faire du vent. Quel effet pourrait bien nous faire par exemple l’étiquette de « presse libre, pilier de la démocratie » quand on écoute BFM, France Info (qui est pire que BFM), ou qu’on lit le JDD en ce moment ?

On comprend en tout cas que, dans toute cette affaire, la question de la violence soit le point de cristallisation absolue. D’abord parce qu’elle répond à une série d’égalités ou d’oppositions entre « dents creuses » suffisamment rudimentaires pour entrer dans des têtes de journaliste : violence = contraire de démocratie ; or démocratie = bien suprême, et incidemment démocratie = presse (libre) ; donc presse libre = bien suprême, et violence = ennemi de presse libre (spécialement quand ça commence à chauffer à proximité des sièges de médias). Mais aussi, bien plus encore, parce que la violence n’est pas que le point d’outrage, ou de terreur, de la « presse libre » : elle est son point de mauvaise conscience.

Depuis trente ans en effet, la structure institutionnelle d’ensemble, dont les médias sont un élément décisif, n’a pas cessé d’organiser la cécité, la surdité et la tranquillité des puissants — dont Griveaux est le produit achevé, la forme pure : « à l’écoute », il « entend » qu’il faut accélérer, et puis s’étonne de se retrouver avec une porte cochère sur les bras. Or depuis 1995 jusqu’à aujourd’hui, en passant par Le Pen en 2002, le TCE de 2005, le Brexit, Trump, etc., les médias dominants se sont scrupuleusement tenus à leur tâche de gardiennage qui consistait à renvoyer toute manifestation de mécontentement à l’irrationalité et toute demande d’alternative à l’irresponsabilité, pour placer la continuité gouvernementale néolibérale hors d’atteinte. Quand tous les médiateurs, médiatiques et syndicaux, ont cessé depuis trois décennies de médiatiser quoi que ce soit, quand le jeu ordinaire des institutions ne produit plus que du Griveaux, et que sa manière très spéciale « d’écouter » est bénie, au moins par omission, par la corporation éditorialiste, il ne faut pas s’étonner qu’ayant parlé si longtemps dans le vide et à bout de souffrances, le peuple n’ait plus d’autre solution sous la main que de prendre la rue et d’enfoncer les portes pour se faire entendre une bonne fois.

 

On comprend mieux que les médias soient accrochés à leur cher tamis, celui qui doit faire le tri des « agitateurs factieux » et des « gilets jaunes pacifiques ». Il leur sera difficile d’admettre, comme en témoignent pourtant les sondages aussi bien que la « cagnotte du boxeur », que les seconds soutiennent tacitement, voire explicitement, les premiers. Et que ces seconds voient très bien que, sans ces premiers, ils n’auraient même pas obtenu les miettes qui leur ont été octroyées avec condescendance, car toute manifestation « citoyenne » et « pacifique » est vouée à la nullité dans le système de la surdité institutionnelle organisée — un mois de quasi-insurrection pour un moratoire sur l’essence et quelques clopinettes autour du SMIC : nous connaissons maintenant les tarifs de la « démocratie à l’écoute ».

A suivre …

Merci de tweeter cet article :





8 Réponses à “La macronie rend-elle fou ? (2/3)”

  1. Richard Mauden dit:

    Quand tous les médiateurs, médiatiques et syndicaux, ont cessé depuis trois décennies de médiatiser quoi que ce soit, quand le jeu ordinaire des institutions ne produit plus que du Griveaux, il ne faut pas s’étonner du déchaînement de la violence d’État-LREM contre les manifestants « Gilets-Jaunes ». La violence politique continue avec les outrances des Castaner-Griveaux au service de la propagande pro-Macron.

  2. Selon M Bellamy.
    Question : « La démocratie sans le peuple? » (en 2012)
    Réponse :
    « au nom de quoi, en démocratie, refuser comme une nuisance l’intervention directe du peuple dans les choix majeurs qui engagent son avenir ? « […]
    La souveraineté nationale appartient au peuple. Ceux qui s’indignent contre la possibilité même d’un référendum se rendent-ils compte que leur réaction renforce le sentiment d’un détournement de la souveraineté par les élites ? Comprennent-ils qu’elle fragilise cette démocratie qu’ils prétendent défendre ? Ces sujets sont trop graves, diront-ils, ils concernent les plus faibles, les plus fragiles : faudrait-il alors refuser aux simples citoyens de décider de questions importantes ? Les électeurs doivent-ils être considérés comme irresponsables, aveugles au point qu’il faudrait protéger chômeurs et immigrés de leur égoïsme stupide, sourds au point qu’ils ne pourraient entendre des arguments de justice et de solidarité ? Et pour tout dire, sur ces sujets essentiels, ne serait-ce pas l’occasion de vider l’abcès, de se dire enfin les choses, de se décider ensemble au lieu de se soupçonner réciproquement comme nous le faisons depuis si longtemps ? »

    En réponse à un commentaire sous l’article :
    refuser la parole au peuple sur ces questions (référendums)signifie qu’on présuppose que le citoyen lambda n’est pas assez éclairé pour donner un avis juste et généreux. La classe politique protégeant les chômeurs de la vindicte populaire, c’est une perspective originale. Je crois au contraire assez intelligent, et assez nécessaire, de mettre enfin ces questions qui divisent sur la table, pour être réunis par un vrai débat et identifier l’essentiel sur lequel nous nous rejoignons.

  3. Je cite:
    Mais aussi, bien plus encore, parce que la violence n’est pas que le point d’outrage, ou de terreur, de la « presse libre » : elle est son point de mauvaise conscience.

    Depuis trente ans en effet, la structure institutionnelle d’ensemble, dont les médias sont un élément décisif, n’a pas cessé d’organiser la cécité, la surdité et la tranquillité des puissants — dont Griveaux est le produit achevé…

    Le travail des medias est le contraire de la democratie, ayant soutenu des zozos de socialos et leur idées jusqu’a l’extreme, habituée a trahir, elle s’est vendue plus ou moins a d’autre puissant, car a peu pret autant capitalo-gochiste qu’eux.

  4. Les medias sont tenu par 9 ou 10 milliardaires comme le disait le bras droit de mélanchon, qui font soufler le vent ou ils veulent et de preference toujours contre le peuple quand l’interet politique et economique sont en jeu, comme maintenant, et servent a formater l’esprit dans la direction voulu et imposer leurs bien pensance, donc, c’est encore un recul de la democratie grace a eux.

  5. Je suis assez perturbé de voir citer ici, site de droite revendiqué, le triste sieur Frédéric Lordon, le gourou de Nuit Debout, et le Monde Diplomatique, organe officiel du gauchisme culturel qu’ici nous dénonçons à longueur d’articles ou de commentaires.
    J’avoue ne pas avoir lu les articles, rebuté par le CV de l’auteur ainsi que par la longueur du texte, donc je ne jugerai pas le fond. Et il se peut qu’exceptionnellement qu’il y ait accord sur un sujet. Mais cela le même effet que si vous citiez, par exemple, Plenel. Il se passe des choses étranges en ce moment, par exemple l’interview de Corbière dans VA.
    Le principe « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis » ne fonctionne pas ici, en tout cas pour moi. Je suis en désaccord marqué ou profond avec Macron et LREM sur nombre de sujets, sur sa pratique comme sur ses connivences avec certains milieux, mais je suis encore plus éloigné de ce gauchisme culturel que véhiculent Lordon, Ruffin, Plenel, le Monde Diplomatique, Mediapart ou d’autres. Et entre deux maux je choisirai le moindre sans hésiter. Cela reste mon opinion personnelle en tout cas.

    • Cher Vicento80,
      Ne soyez pas perturbé ! Dans ce blog on essaye de donner la parole aux idées plutôt qu’à ceux qui les expriment !
      ça peut se discuter … Personnellement je n’avais jamais entendu parler de Frédéric Lordon, et de son éventuel gauchisme culturel. Il est vrai que le Monde n’est pas ma lecture favorite !
      Quand à Plenel, s’il produisait un texte d’une aussi bonne qualité et conforme à l’esprit de ce blog, je le publierai aussi !
      Mais ça ne risque pas d’arriver !

  6. l'amalgameur stigmatiseur dit:

    Les médias sont la propriété d’une poignée de milliardaires donc leur indépendance n’est qu’une vaste blague. La presse écrite n’existerait plus sans les subventions généreuses que lui accorde tout les ans l’état. On ne mord pas la main qui vous nourrit n’est ce pas? Compte tenu de ceci, est ce surprenant de se tourner vers internet pour trouver une information un peu moins biaisée? Au moins sur internet on trouve toujours le pour, le contre et on peut s’en fait une synthése si on a un tantinet de cervelle.

Laissez une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *