Plaidoyer pour les enseignants

Publié par le 17 Avr, 2019 dans Blog | 6 commentaires

Plaidoyer pour les enseignants

Malgré mon grand âge, je me souviens de beaucoup de maîtres ou de professeurs qui ont été déterminants dans mon éducation.

Ils étaient exigeants, sévères mais justes pour la plupart !

Je me rappelle un professeur de français, monsieur Juillet, dont l’exercice favori lui vaudrait aujourd’hui, à coup sûr, un procès en harcèlement d’élèves. Il nous distribuait une texte d’une demi-page et je l’entends encore ordonner de sa voix forte : « analyse grammaticale de tous les mots et analyse syntaxique de toutes les phrases de ce texte ! »

C’est grâce à lui que vous avez la chance de profiter aujourd’hui de ce blog à la syntaxe et l’orthographe si parfaites ! Si seulement c’était vrai …

Si, pour moi, l’ascenseur social a très bien fonctionné, j’en suis reconnaissant à tous ces maîtres d’écoles et à tous ces professeurs passionnés par leur mission si fondamentale.

Trêve de souvenirs personnels ! Je relaye ce matin un beau plaidoyer pour les enseignants et une initiative originale dont Claire Polin, présidente de SOS Education, est l’auteur :

Chère amie, Cher ami,

« De toutes façons, j’suis nul. »

Cette condamnation terrible, Jules l’a ruminée bien des fois. Il se croyait bête, incapable de répondre, noyé sous les fautes de français, les figures géométriques raturées, les exercices impossibles à comprendre, les notes au raz des pâquerettes … Et la culpabilité.

Il était devenu agressif. À l’école, il décrochait. Destiné au chômage, dès la 5 ème. Vie ratée.

Il aura suffi d’un regard et d’une seule année pour tout changer.

Ce regard, Jules s’en souviendra. Toute sa vie. Ce regard, c’est celui de M. Martin, son professeur d’Histoire-Géographie. En réalité, M. Martin n’est pas un professeur exceptionnel. Il s’applique à son travail, avec passion ; comme des milliers d’autres héros du quotidien, dans leur salle de classe qui sent la colle et la craie.

Un jour, en début d’année, il a pris Jules à part et lui a dit droit dans les yeux : « Arrête de jouer à l’imbécile. Tu ES intelligent. » Évidemment, ça n’a eu aucun effet, sur le moment. Jules était en colère. Mais cours après cours, semaine après semaine, il a vu M. Martin croire en lui. Cet enseignant prenait le temps de l’interroger comme les autres élèves, et sautait sur la moindre occasion pour lui prouver qu’il était capable de faire mieux, avec bienveillance et exigence.

Au début, Jules fanfaronnait et ruait dans les brancards.  Puis, peu à peu, il s’est pris au jeu. Il s’est mis à écouter. Il a suivi comment l’Europe est passée du Moyen Âge à la Renaissance. Il a commencé à faire des liens avec les intrigues politiques de Game of Thrones, une série TV médiévale fantastique, dont il appréciait les rebondissements.

M. Martin l’a encouragé. Il lui a même permis de raconter devant la classe l’un de ses jeux vidéos, Assassin’s Creed II qui met en scène la conjuration des Pazzi à Florence, au XV ème siècle. Jules pouvait s’imaginer Charles Quint, en armure noire et or sous son panache écarlate, rêvant d’unir la chrétienté contre la terrible menace de l’empire Ottoman, dominé par Soliman le magnifique…

Monsieur Martin avait gagné. Et Jules aussi !

Ils n’en sont pas restés là. Tout au long de l’année, Monsieur Martin a fait découvrir à Jules que le travail pouvait le faire progresser, et qu’il pouvait même y prendre plaisir. L’air de rien, Jules a fini par y croire, lui aussi. Et il a repris confiance. Il a même progressé dans les autres matières ! Et il a pu à nouveau se regarder dans le miroir, désormais avec fierté.

Ce pouvoir incroyable de M. Martin vient notamment de l’effet Pygmalion, bien connu des psychologues : le simple fait de croire en la réussite de quelqu’un améliore ses chances de succès. Et c’est particulièrement vrai entre un maître et son élève. Monsieur Martin croyait vraiment en Jules. Et il a eu raison ! 

D’ailleurs, qui n’a pas été marqué à vie par un professeur bienveillant ? Un professeur qui vous a donné le goût de l’effort, du travail bien fait. Qui vous a expliqué comment apprendre, mais surtout analyser et raisonner, qui vous a initié à la créativité. Qui vous a donné l’énergie pour vous dépasser et gagner l’estime de soi. Ces professeurs ont le rôle crucial de transmettre les siècles de connaissances accumulées dans notre civilisation, pour que leurs élèves construisent le monde de demain.

Dans cette chaîne de transmission, quelle responsabilité ! Enseigner la lecture, l’écriture et la réflexion ! Faire aimer la France, initier à la science, ouvrir le regard aux autres. Oui, c’est bien le plus beau métier du monde.

Mais un grave danger plane sur ces professeurs qui portent notre civilisation.

Isolés, écrasés dans un système sournois, culpabilisant, humiliant … Beaucoup de professeurs sont cassés et abandonnent. Et ceux qui résistent sont usés. En effet, il règne dans l’Éducation nationale une véritable « Loi du silence ». C’est difficile à imaginer quand on vit hors du système. À l’extérieur, les vieux clichés ont la vie dure. Certains se représentent volontiers les professeurs en bobos nantis, habillés comme en 68, aux horaires très allégés, gavés de vacances toute l’année …

… Incapables de se faire respecter par des gamins agités, prêts à faire grève à la moindre éclaircie, vissés à leurs statuts et avantages, protégés par une couverture sociale en béton armé… Ces stéréotypes correspondent peut-être à quelques individus. Mais ils font beaucoup de mal à tous les autres.

Les bons professeurs sont les premiers à souffrir de la situation :

  • À cause de la crise des vocations, car il y a désormais dans certaines matières moins de candidats que de postes [1], beaucoup des jeunes « collègues » sont recrutés sans aucune exigence, sans regard sur leurs vraies compétences..
  • Ils sont mal formés et parachutés sans expérience du terrain dans des zones difficiles où personne ne veut aller.
  • Les conditions d’emploi peuvent être très précaires : dans certains établissements de l’académie de Créteil, le taux de vacataires (un genre de CDD) grimpe jusqu’à 60 % ! [2]
  • Et ne parlons pas des « élèves » qui sont de plus en plus sauvages, même dans les beaux quartiers. Laissés à eux-mêmes ou enfants rois chez eux, c’est aux professeurs de leur inculquer le strict minimum, quand c’est encore possible : ne pas cracher, ne pas insulter, ne pas mordre, ne pas frapper, dire bonjour, rester assis quelques minutes sans se lever, tourner la page quand elle est finie… et ce, même au collège !
    Tout cela génère une grande frustration. Car les professeurs ne sont pas là pour ça !
  • La rémunération n’est pas leur première inquiétude, mais elle joue aussi sur le prestige… et le respect des élèves. Le salaire minimum brut annuel d’un enseignant en France est de moins de 25 000 €. En Allemagne, il est à plus de 44 000 € ! Ce métier est-il seulement considéré à sa juste valeur dans notre pays ?
  • Pour couronner le tout, ils doivent encaisser la violence des familles, qui ne supportent pas les mauvaises notes de leur enfant : c’est forcément de la faute du professeur. Résultat ? 55 % des agressions subies par les professeurs viennent… des parents ! [3]
  • Pire : les enseignants sont abandonnés par leur hiérarchie. Quand ils sont agressés par des sauvageons, on leur fait comprendre que c’est de leur faute. De nombreux professeurs nous appellent pour raconter des situations à peine croyables, où ils ont dû écrire une lettre pour s’excuser… après avoir été insultés ou frappés !

Mon école rue de la Providence, Paris XIII ème … Ne riez pas !

Alors, venir par dessus leur coller une image dévalorisante ne les aide pas. Au contraire, ça les enfonce. Car le pire, c’est qu’ils finissent par y croire, à cette image culpabilisante qu’on leur colle. L’effet Pygmalion s’inverse : la société qui croit en leur échec les pousse dans le ravin. Résultat ? Les enseignants sont à bout !

54 % déclarent avoir été en situation d’épuisement professionnel burn-out. [4] Est-ce vraiment cela, l’École de la République ? Est-ce vraiment digne de la France ?

SOS Éducation a toujours été consciente du problème. Notre sondage commandé à l’Ifop en 2014 avait révélé que 68 % des professeurs du secondaire désiraient changer de métier ! [5] Mais qui les écoute ? Combien de Monsieur Martin sont brisés par l’indifférence ?

C’est aussi pour cela que SOS Éducation avait créé l’Observatoire de la souffrance des professeurs, où les enseignants peuvent déposer leur témoignage. C’était en 2011, des années avant l’embrasement des réseaux sociaux, avec le #PasDeVague fin 2018.

Il est temps de donner à cette opération une ampleur nouvelle.

Pour commencer, nous allons préparer la face positive de ce site. Et je vais vous demander de m’y aider aujourd’hui. L’idée est très simple : de même que Monsieur Martin encourage ses élèves par son regard bienveillant, vous allez encourager les professeurs en leur témoignant votre gratitude.

Vous avez très certainement connu un instituteur ou un professeur qui vous a marqué, qui vous a permis de vous lancer et de vous dépasser. Votre Monsieur Martin à vous. En communiquant le bien qu’il a fait, vous lancerez un signal aux professeurs et à tous ceux qui pensent le devenir :  OUI, l’enseignement est le plus beau métier du monde !

Je vous ai préparé un formulaire très rapide à remplir pour que vous puissiez me dire ce qui vous a le plus marqué chez cet enseignant. Quel impact son travail ou sa personnalité ont eu sur votre vie. Bien sûr, vous pouvez aussi envoyer un message de soutien à l’ensemble des professeurs ! Ils ont besoin de soutien, face aux difficultés qu’ils vivent au quotidien.

Nous publierons votre témoignage sur notre site Internet dédié, dans une nouvelle rubrique intitulée « MERCI à nos professeurs ! ».

Prenez 2 minutes, dès maintenant, pour envoyer votre message de soutien aux enseignantsBrisez le cercle vicieux et créez avec nous un cercle vertueux. Pour que les professeurs méritants se sentent soutenus et qu’ils tiennent le coup malgré les difficultés.

Pour qu’à nouveau, de plus en plus de jeunes adultes choisissent d’exercer leurs talents en rejoignant les rangs des professeurs pour former les nouvelles générations.

Ensemble, agissons pour défendre le plus beau métier du monde et redorer l’image des professeurs !

Pour tous les Monsieur Martin de nos écoles, d’avance… merci.

Claire Polin
Présidente de SOS Éducation

 

P.S. : Jules a continué vaillamment ses études. Il a d’abord raté son bac… mais ne s’est pas découragé. Il a continué à se battre, parce que Monsieur Martin lui avait appris une chose : si on tombe, on peut s’appuyer sur le sol pour se relever ! Après son bac, il a poursuivi en école d’informatique. Quand il aura son diplôme en poche, je sais que Jules pensera fort à son ancien professeur.

Et ce que j’espère maintenant, c’est que beaucoup de Monsieur Martin liront avec émotion les témoignages de tous ces anciens élèves qui leur disent :

MERCI !


Sources :

[1] – Enseignant, un métier qui reste peu attractif – Le Monde, Août 2018

[2] – Collèges REP : l’impression de ne pas avoir accès à la vraie école – L’obs, Septembre 2017

[3] – Violence à l’école : quand élèves et parents s’en prennent aux enseignants – Le Figaro, Mars 2019

[4] et [5] – 68 % des enseignants de secondaire voudraient changer de métier – Le Figaro, Juin 2014

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6 Réponses à “Plaidoyer pour les enseignants”

  1. jacques boudet dit:

    Bel et bon, mais vous ignorez que le politique veut la mort de notre civilisation et de la France en particulier.
    Détruire la Langue Française,
    rejeter les Sciences par le principe de précaution,
    nier l’Histoire,
    se vautrer dans la repentance,
    MISSION DES PROFS
    CRÉER UN PEUPLE DE SINGES

  2. Je trouve que les enseignants récoltent ce qu’ils ont semé. Dans les années 60, nous étions 40 par classe et nous savions tous lire, écrire et compter avant d’entrer au collège. Nous passions un BEPC où cinq fautes d’orthographe à la dictée étaient synonyme d’élimination.

    Alors certainement qu’il existe encore des enseignants passionnés, mais ils ne sont pas majoritaires.

    • Christian 54 dit:

      Tout comme vous, j’ai la nostalgie de ce temps où le mot éducation avait un sens réel, précis et profond.
      Et je repense souvent à ces maîtres et professeurs à qui je dois ce que je connais et même ce que je suis, avec une infinie reconnaissance.

  3. Bon, pour ceux qui croient que ça va s’améliorer : j’ai fait réviser « une personne très proche » pour le concours de PE (instit) des maths de niveau 3 ème. Cette personne a quand même un Master II soit Bac +5, et recourait systématiquement à sa calculette, pour les calculs les plus simples 28/7 ? calculette ! réductions de fractions ? calculette ! Dans des calculs algébriques simples, niveau 3 ème je le rappelle, il lui arrivait de confondre addition et multiplication …
    Une partie de moi espère qu’elle va décrocher son concours, l’autre pleure, devant cette catastrophe ! Et que pourra-t-elle enseigner en calcul ? la calculette ?

    Alors je suis d’accord avec le commentaire de Le Nain, les principaux responsables de ce désastre sont avant tout les profs, qui ont toujours soutenu le progressisme, et sacrifié les élèves à l’idéologie !

  4. Elle était directrice de l’école primaire, elle a insisté auprès de mes parents pour que je passe le certificat d’études alors que j’étais au lycée, elle m’a donné des cours le soir après l’étude de sa classe, et m’a offert « Le grand Meaulnes » pour mon diplôme: elle s’appelait Mademoiselle Pons, c’était à Béziers en 1960. Merci à elle!

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