Poutine vu par les Russes

Publié par le 23 Nov, 2019 dans Blog | 2 commentaires

Poutine vu par les Russes

Je relaye ce matin le deuxième article du dossier sur la Russie du Spectacle du Monde, publié dans le précédent numéro de Valeurs actuelles.

Dans cet article, Héléna Perroud, observatrice privilégiée de l’Élysée et du Kremlin, nous donne les clés de compréhension de la relation particulière que le président russe entretient avec ses concitoyens.

Même si cet article apparaitra à certains trop pro-Poutine, il permettra de contrebalancer un peu les jugements à l’emporte-pièce – et toujours à charge – des médias français sur la Russie de Vladimir Poutine,

Principal artisan de la renaissance russe, Vladimir Poutine conserve malgré le temps une cote de popularité à faire pâlir d’envie ses homologues.

Vladimir Vladimirovitch. C’est ainsi que les Russes appellent leur président. Pas par son titre mais par son nom. Ou plutôt son prénom et son patronyme – une marque de proximité en même temps que de respect. Détail amusant : les initiales VVP signifient en russe « produit intérieur brut », comme si cet homme avait naturellement partie liée avec la richesse de la Russie. Quel regard les Russes portent-ils sur celui qui préside aux destinées de leur pays depuis le 31 décembre 1999 ? Et pourquoi ce score « soviétique » (76,7 % des suffrages exprimés), le 18 mars 2018, pour un quatrième et dernier mandat qui devrait l’emmener jusqu’en 2024 ?

Un Russe parmi les Russes

Héléna Perroud

Inconnu de ses compatriotes mais adoubé par Eltsine, il avait réuni 52,9 % des voix en 2000 ; reconnu pour l’action menée, il continuait avec 71 ,2 % en 2004; après l’intermède Medvedev et une première vague d’opposition, il revenait avec 63,6 % en 2012. En 2018, après la Crimée et les sanctions, il réalisait son meilleur score. Élu à chaque fois dès le premier tour. Même si, depuis quelques mois, elle s’effrite de nouveau, la popularité de Poutine est réelle. Elle tient sans doute d’abord au fait que les Russes voient en lui un homme qui leur ressemble. Il n’est pas fils d’apparatchiks moscovites et n’appartient pas à l’élite dirigeante de l’ex-URSS. Né en 1952 à Leningrad dans une famille ouvrière, il a connu une vie ordinaire. Comme des millions de Soviétiques, il a grandi dans un appartement communautaire, partageant une chambre de 20 mètres carrés avec ses parents jusqu’à l’âge adulte. Comme eux, il a connu les dures années d’après-guerre, hantées par le souvenir des 27 millions de morts, sacrifiés pour vaincre « l’ennemi fasciste »· Comme toutes les familles russes, la sienne a payé un lourd tribut à la victoire: son père a perdu ses cinq frères dans le conflit. Pendant le terrible siège de Leningrad – neuf cents jours entre 1941 et 1944, qui ont vu la population de la ville divisée par quatre -, la vie de ses parents a tenu à un f il très mince. Son frère de 3 ans n’y a pas survécu, après un autre, mort avant même le déclenchement des hostilités. Ce qui explique que Poutine se réfère si souvent à la « Grande Guerre patriotique »qui parle au coeur et à la mémoire de tous les Russes.

Devenu président, il·n’a pas abandonné cette simplicité. Bien sûr, ses faits et gestes sont maintenant mis en scène par un service de presse efficace. Mais il ne se force pas beaucoup pour plonger ou pêcher torse nu dans les lacs de Sibérie ou tout simplement partir en randonnée et ramasser des champignons, comme il l’a fait encore, le 7 octobre dernier, le jour de ses 67 ans, en compagnie de son ministre de la défense, Sergueï Choïgou, originaire de la région. C’est tout ce que les Russes auront vu de son anniversaire: un homme en tenue de randonneur dans un paysage grandiose. Une image confortée par deux autres, dans lesquelles ses compatriotes peuvent se reconnaître: l’homme sportif et l’homme pieux. Pratiquant le judo depuis son adolescence, il consacre du temps chaque jour à l’activité physique et s’est mis, il y a quelques années, au hockey sur glace – un sport plus populaire que le football en Russie et un sport collectif qui lui permet d’apparaître comme simple membre d’une équipe. Alors que la Russie connaît un regain de religiosité et que les églises non seulement se remplissent mais se construisent à vive allure, il n’hésite pas à faire régulièrement des visites semi-privées dans des lieux de culte orthodoxe, monastères et églises. Dans ses nombreuses rencontres avec la population aux quatre coins du pays, enfin, il garde toujours cette simplicité, se plaçant volontiers au milieu de ses interlocuteurs, ne conservant de la posture présidentielle que l’essentiel : le sens de la responsabilité – qu’il définissait encore il y a peu comme la qualité la plus importante selon lui d’un chef d’État.

A l’école du renseignement

Ecusson du KGB

Car à côté de cette image de simplicité il est bien sûr, et maintenant depuis vingt ans, un chef. Ses années de formation, après des études de droit, l’ont conduit, à partir de 1975, au Comité pour la sécurité de l’État, autrement dit le KGB. Il faut savoir que le mot « sécurité » (le B de KGB) se définit en russe comme « absence de danger ». Ce qui signifie que, dans la mentalité collective, le danger est premier et que le pays se doit d’être sur ses gardes. Le KGB du temps de Poutine n’a rien à voir avec les purges staliniennes et il n’est sans doute pas vu en Russie avec l’effroi qu’il peut susciter en Occident. Comme le dit Alexandre Soljenitsyne lui-même, dont on connaît l’engagement pour la liberté d’expression : « Vladimir Poutine était certes officier des services de renseignements, mais il n’était ni magistrat instructeur du KGB ni gardien de goulag. Dans aucun pays les services de renseignements extérieurs ne sont critiqués, ils sont au contraire loués. On n’a jamais reproché à George Bush père son passé à la tête de la CIA. » Agent ordinaire sous le nom de Platov, son passage au KGB lui a surtout permis de se faire une idée de l’Europe à partir d’un formidable poste d’observation avant d’embrasser la carrière que l’on sait. Les cinq années passées en RDA, entre 1985 et 1990, ont été une expérience très formatrice pour lui, à laquelle il se réfère souvent dans ses déclarations aujourd’hui encore.

C’est le seul dirigeant russe, avec louri Andropov, qui fut ambassadeur en Hongrie entre 1953 et 1957, à avoir connu l’Occident avant d’accéder au poste suprême ; et c’est certainement de tous le mieux disposé à l’égard de l’Occident. Interrogé sur ce qu’il a appris de ses années au KGB, Poutine répond invariablement deux choses : qu’un interlocuteur, quelle que soit sa position, a toujours quelque chose à vous apprendre ; et ce qu’il reconnaît lui-même être le plus important : l’amour et le service de la Patrie – un mot qui s’écrit en russe avec une majuscule. Là encore, il rejoint dans l’imaginaire collectif un personnage de film que tous les Russes connaissent : un dénommé Stierlitz, agent soviétique dans l’Allemagne nazie, héros d’une série culte des années 1970, 17 Moments du printemps.

Le patriotisme est certainement le fil directeur de son action depuis qu’il est au pouvoir et ce par quoi il a redonné aux Russes la fierté d’être eux-mêmes, après une période extrêmement difficile. Il faut se souvenir qu’il arrive au Kremlin à la toute fin d’une décennie éprouvante pour le pays, qualifiée de « nouveau temps des troubles » au coeur même des années 1990. L’économie va mal, l’inflation est à trois ou quatre chiffres, l’espérance de vie des hommes tombe, en 1994, à 58 ans. Pire encore, une guerre éclate dans le Nord-Caucase, où des terroristes islamistes veulent instaurer une « République islamique » sous couvert d’un combat pour l’indépendance. Ses déclarations martiales, sa promesse d’aller « buter les terroristes jusque dans les chiottes » après des attentats très meurtriers, mais aussi sa promesse de reconstruire Grozny une fois la paix revenue, ont beaucoup fait pour sa popularité. Avec 20 millions de compatriotes musulmans répartis dans plusieurs régions de ce vaste pays, son souci principal est de les préserver de l’influence islamiste. D’où aussi l’engagement militaire en Syrie, bien compris dans l’ensemble par la population russe. L’autre front intérieur est l’Extrême-Orient, une terre vaste qui regorge de richesses naturelles, mais à la population clairsemée et voisine de la Chine qui connaît, elle, un trop-plein démographique. Maintenir soudé ce pays immense, traversé par neuf fuseaux horaires, habité par près de 180 ethnies et trop peu peuplé, c’est le grand défi qu’essaie de relever Poutine, tout en assurant la souveraineté économique de la Russie par une politique de désendettement méthodique.

« Poutine a reçu en héritage un pays dévasté et à genoux, avec une majorité de la population démoralisée et tombée dans la misère. Il a fait tout son possible pour le remettre debout petit à petit, lentement. Ses efforts n’ont pas été tout de suite remarqués ni reconnus. » Soljenitsyne écrivait ces lignes en 2007. Cette même année, une politique nataliste très volontariste était lancée, avec un résultat tangible: le taux de fécondité est passé de 1,16 en 2000 à 1,76 enfant par femme à la fin de son précédent mandat. Ce qui est encore insuffisant pour renouveler la population. La démographie est l’objet du premier des décrets présidentiels de mai 2018 pour son nouveau mandat, la première des priorités.

Mais le moment où sa popularité a été la plus forte, c’est en mars 2014, avec le rattachement ou l’annexion – à chacun de choisir – de la Crimée : elle est passée en quelques jours de 60 à 80 %. Les raisons de cette adhésion de la population sont nombreuses. Poutine a été vu comme le successeur de Pierre le Grand, garantissant à la marine russe un accès à la mer Noire, réparant l’erreur historique de Khrouchtchev, qui avait donné la Crimée à l’Ukraine par un simple décret de 8 lignes, et permettant aux Russes de revenir sur des terres chères à leur coeur, que les Américains étaient en train de leur arracher.

Les opposants à Poutine

Le lendemain de sa réélection triomphale, le 18 mars 2018 – quatre ans jour pour jour après le retour de la Crimée – , Poutine réunissait au Kremlin autour d’une table tous les candidats à la présidentielle en leur disant que, la campagne terminée, il fallait maintenant travailler ensemble à l’avenir du pays. Ce souci d’unité n’empêche pas que certains, à l’instar d’Alexeï Navalny, le critiquent sans ménagement, lui et son entourage. Accusations d’enrichissement personnel, de mise au pas de la justice, de bridage de la liberté d’expression, les griefs ne manquent pas. Toutefois, malgré quelques manifestations ourdies par cette aile libérale, la mayonnaise ne semble pas prendre. Les Russes se méfient des désordres de rue; sans remonter à la révolution, le souvenir des événements sanglants d’octobre 1993 à Moscou fait dire à certains intellectuels de la famille libérale, comme la romancière Ludmila Oulitskaïa : « En Russie, comme l’avait si bien pressenti notre grand écrivain Pouchkine, les révolutions ne sont que des émeutes absurdes et sans pitié[ .. .]. Je ne souhaite pas qu’un événement comme la révolution de Maïdan arrive ici. La violence serait bien plus grande […]. La Russie est un pays adolescent, incapable de voir plus en aval les conséquences de ses actes.» En rendant hommage à son mentor Anatoli Sobtchak, grande figure libérale pétersbourgeoise, Poutine disait qu’il lui avait toujours semblé curieux de se sentir plus vieux que lui, de quinze ans pourtant son aîné. Mais Sobtchak avait « un esprit romantique» et Poutine, sans doute, même s’il ne le dit évidemment pas, le sens des responsabilités. Le contraire d’un adolescent.

L’une des principales manifestations de l’opposition de ces dernières années a réuni 10000 personnes, peu pour une mégapole comme Moscou où la population voit d’un mauvais oeil l’agitation politique.

Après vingt ans aux commandes, certains pourront dire qu’il confisque le pouvoir. D’autres estiment qu’il l’assume, laissant une nouvelle génération grandir à l’abri du tandem qu’il forme avec Medvedev pour être prête à prendre le relais le moment venu. Une personnalité culturelle russe amie me disait récemment : « Aujourd’hui, je ne sais pas si nous continuons à nous relever, mais du moins nous ne tombons plus. C’est déjà énorme. » La plus grande réussite de Poutine aura peut-être été de redonner à ses compatriotes confiance en eux-mêmes et leur faire prendre conscience de leur identité propre, à un moment où les équilibres géopolitiques changent. Ni tout à fait l’Europe ni tout à fait l’Asie, mais une place stratégique au milieu du continent eurasien, à l’image de l’aigle bicéphale du blason de la Russie, qui regarde vers l’ouest et vers l’est. Et qui ne baisse pas la tête.

Héléna Perroud pour Le Spectacle du Monde et Valeurs actuelles.

Pour ma part, de ce long article, je retiendrais cette phrase  :

La plus grande réussite de Poutine aura peut-être été de redonner à ses compatriotes confiance en eux-mêmes et leur faire prendre conscience de leur identité propre, à un moment où les équilibres géopolitiques changent.

Sous beaucoup d’aspects, (respect de l’identité nationale, défense de la civilisation européenne, conscience du danger islamique), Vladimir Poutine n’est-il pas l’exact inverse d’Emmanuel Macron ?

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2 Réponses à “Poutine vu par les Russes”

  1. Richard Mauden dit:

    Merci de relayer les articles parus sur Le Spectacle du Monde et Valeurs actuelles.

  2. V Poutine est bien meilleur que les soi disant « presidents » des nations occidentales.

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