Quand n’a pas les mots pour convaincre, on frappe !

Publié par le 22 Oct, 2026 dans Blog | 0 commentaire

Quand n’a pas les mots pour convaincre, on frappe !

L’extrême violence qu’on a observée en ce sinistre jour du samedi 17 octobre laisse tous les Français groggy.

Selon la tradition française des rapports sociaux, souvent conflictuels, tout conflit entre les syndicats et le pouvoir comprend habituellement trois phases.

La première, parfois optionnelle, voit les syndicats exposer leurs doléances à Matignon. Puis viennent les manifestations, défilés ou autres rassemblements. La dernière option, optionnelle aussi, c’est la dégénérescence des manifestations en émeutes.

Dans ces manifestations lycéennes, on a l’impression qu’on a zappé les deux premières phases en versant immédiatement dans la violence qui a vu son explosion (qu’on espère finale, sans trop y croire), le 17 octobre.

Les sociologues devront se pencher sur l’évolution de ces rapports sociaux.

Dans Valeurs actuelles, le critique de cinéma, essayiste et journaliste Laurent Dandrieu nous propose son analyse qui voit dans cette explosion de violence la traduction de l’effondrement de l’éducation et les dégâts liés à l’addiction des jeunes aux réseaux sociaux.

Voici son excellente chronique parue dans le dernier numéro de Valeurs actuelles :

L’intelligence en péril de mort

Laurent Dandrieu

De l’effondrement du système scolaire à la mainmise du numérique en passant par la dictature du ressenti, la fabrique du crétin tourne à plein régime.

Parmi d’autres aspects consternants, l’embrasement des lycées nous fournit l’occasion de mesurer, une fois encore, l’indigence langagière de bien des membres de cette « génération wesh« . Le fait que le mouvement ait instantanément basculé dans la violence n’est pas sans lien avec cette indigence: car la violence est le seul langage qui reste à ceux qui n’en ont pas. Cette carence verbale n’est que l’un des nombreux signes de la crise sans précédent qui affecte l’intelligence.

Déjà en 1969 le philosophe Marcel de Corte pouvait intituler un essai l’Intelligence en péril de mort. Il y pointait notamment la montée en puissance de l’utopie, c’est-à-dire une raison qui n’entend plus se conformer au réel, mais le modeler selon ses caprices, qui n’est plus ordonnée à l’impératif de la vie bonne, mais à l’idolâtrie de soi-même. Nous sommes descendus depuis de plusieurs crans, et l’idolâtrie de soi-même se passe aujourd’hui de toute forme d’intelligence et n’est plus que le produit du culte que chacun se voue à lui-même sur les réseaux sociaux, mais aussi de la dictature du ressenti, stade ultime de l’individualisme : je ressens, donc je suis dans mon bon droit.

Toute intelligence suppose un décentrement de soi-même.

Dans la société contemporaine, tout pousse au contraire au nombrilisme, d’Instagram aux communautarismes de tout poil, aux algorithmes qui nous enferment dans nos préférences, en passant par l’école qui, en plaçant l’élève au centre, lui refuse cette sortie de lui-même. Elle échoue aujourd’hui à apprendre l’esprit critique cette capacité à prendre de la distance par rapport à ce qu’on lit, ce qu’on entend ou ce qu’on nous montre.

Cette aptitude à remettre les choses en perspective ne s’acquiert que par un lent apprentissage, et notamment par la lecture, qui enseigne à examiner les différentes facettes d’une situation, à ne pas s’en tenir aux fausses évidences. L’effondrement de la lecture n’est pas une catastrophe du seul point de vue de la culture générale, mais bien aussi de la liberté : car l’individu privé d’esprit critique est un esclave en devenir.

L’intelligence artificielle ouvre à cet égard un cercle vicieux: car l’individu inculte s’avérera incapable d’en repérer les biais et les insuffisances, et plus il s’y abandonnera avec une confiance aveugle, plus son esprit critique s’atrophiera encore.

L’intelligence, enfin, se nourrit de culture. C’est dans le patrimoine accumulé des siècles durant qu’elle puise de quoi s’affiner, s’étendre, se renouveler, se confronter, s’opposer et s’enrichir. Culture et esprit critique s’allient pour nourrir un élément crucial de l’intelligence : la modestie. Car l’intelligence véritable sait avant tout qu’elle ne sait rien, quand les réseaux sociaux fabriquent par millions des paons qui jugent de tout avec l’arrogance des ignorants.

Malgré tout cela, l’intelligence ne veut pas mourir, et nous voyons chaque jour, dans les jeunes générations, émerger des esprits brillants qui prouvent qu’elle pourrait avoir de beaux jours devant elle, si l’on en prenait les moyens. Et le premier de ceux-ci, c’est de savoir que l’intelligence n’est pas seulement un don du ciel, mais aussi une conquête de tous les instants et le fruit d’une transmission. Parce que l’homme est un être de médiation et d’imitation, le rôle des parents est ainsi immense, et leurs enfants bien souvent ne cultiveront leur intelligence que s’ils ont vu leurs parents le faire.

C’est en famille, notamment, que s’acquièrent le goût de la lecture et l’esprit de curiosité. L’avenir de l’intelligence est entre nos mains.

Laurent Dandrieu pour Valeurs actuelles.

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